Dans libération.fr

Impasses pour l’enseignement supérieur

Jean Fabbri, Directeur de la faculté des sciences et techniques de l’université de Tours

20 septembre 2013 à 11:00 sur liberation.fr (mais amputé des dernières lignes !)

 

TRIBUNE

Trop de jeunes diplômés se retrouvent sans emploi à la fin de leur étude. La loi Fioraso n'y a rien changé. A quand une réforme audacieuse limitant la durée des stages et leur nombre en entreprise ?

En cette rentrée de septembre, des centaines de milliers de nouveaux bacheliers s’orientent vers les multiples voies du post-bac. Mais le supérieur est aussi en première ligne sur le front de la transition études/emploi pour les 2,3 millions d’étudiants, avec aujourd’hui un taux de chômage des jeunes de 26% (source OCDE pour les - de 25 ans).

Les universitaires peuvent témoigner de la souffrance de ces milliers de jeunes tout juste diplômés qui se réinscrivent à d’autres cursus en espérant au mieux une insertion professionnelle, la possibilité d’un stage ou bien seulement le bénéfice d’une couverture sociale minimale. Ces réalités minent l’enseignement supérieur, tout autant que l’échec dans leurs études, souvent au début, de milliers d’étudiants. S’il y a pour ces derniers le déphasage entre leur projection personnelle et la réalité des exigences des apprentissages, la situation des premiers démontre une incapacité des employeurs privés comme publics à mettre au travail durablement les nouvelles générations qualifiées.

 Il est légitime d’interroger alors les choix politiques faits depuis quinze ans au nom de la professionnalisation des études alors que des centaines de milliers de postes de travail (dans toutes les sphères d’activité) sont gelés et accueillent à tour de rôle des stagiaires, au mieux des CDD. La recherche publique n’est pas en reste malheureusement dans ces pratiques!

La loi Fioraso, adoptée cet été, a ignoré cette réalité. À quand une audacieuse et drastique double limitation : pas plus de 5 mois de stage (mais du sérieux) au cours du cycle initial d’études et pas plus de 5% de stagiaires dans une entreprise?

La démocratisation de l’enseignement supérieur, objectif affiché par tous, devrait comprendre à la fois ouverture sociale et attention aux réalités du monde du travail. Cette dernière dimension est absente des choix des gouvernements qui n’entendent que les arguments du patronat en matière de dérégulation (déconnexion des diplômes et des emplois), sa faveur pour les filières sélectives (Ecoles d’ingénieurs et de commerce) et leur souhait de façonner des salariés conformes. Aujourd’hui la démocratisation recule.

On mesure déjà les dégâts dans la formation des enseignants du premier degré qui globalement maîtrisent peu les enjeux et les concepts des sciences. Car la loi Fioraso affaiblit - au sein du post-bac - les universités d’une manière inédite. Moins d’universités tel est l’objectif. Mais aussi des établissements désormais tenus en laissepar les exécutifs politiques régionaux qui fixeront les priorités scientifiques (avec horizon très court) et pèseront sur les regroupements pédagogiques et leur implantation géographique. Ce moins d’universités ne porte pas tant sur les structures universitaires qui, chacun l’accorde, peuvent évoluer, que sur la logique collégiale et cohérente de l’enseignement supérieur, sa temporalité longue que les nouvelles règles entendent dissoudre.

Le maintien, l’amplification même, dans la nouvelle loi Fioraso, d’inégalités considérables dans la reconnaissance par l’Etat des formations post-bac est un très mauvais signal d’autant que les classes préparatoires aux grandes écoles (CPGE) et les sections de techniciens supérieurs (STS) restent en dehors des compétences du ministère de l’Enseignement supérieur. Est ainsi créé un système illisible qui confie tantôt à la puissance publique tantôt à des agences d’accréditation, le rôle essentiel d’évaluation des formations. Un tel dispositif fige des hiérarchies aux critères opaques et affaiblit les formations publiques. C’est la même logique qui tend à multiplier les enseignements dits internationaux dont la spécificité est plus dans les coûts d’inscription élevés que dans l’usage d’une langue étrangère lors de certains cours.

Du long mouvement de grève universitaire de 2009 qui a soudé une très grande part de la communauté des enseignants-chercheurs autour de ses missions et son statut national qu’elle a réussi pour l’essentiel à préserver, le PS n’a voulu voir que du corporatisme. Il vient donc d’échouer à prendre appui sur une dynamique qui ne demandait qu’une impulsion limitée, ignorant les précédents historiques de la Libération (pour la France) ou de pays comme la Chine, l’Inde où les communautés scientifiques ont assumé une fonction citoyenne majeure. Aveugle aux exigences critiques de la recherche et des savoirs qui lui sont liés le pouvoir actuel fait le choix du court terme avec le dérisoire leitmotiv "innovation transfert".

 

C'est en portant haut les attentes individuelles et, par leur somme collective, des exigences citoyennes mêlant les générations que peut se reconstruire un fort système public de recherche et de formation. Ce que la loi n'a pas fait...ne doit pas être hors d'atteinte.

 

 

Jean Fabbri, Directeur de l’UFR des sciences et techniques de l’université de Tours