Premiers pas Sarkozy-Fillon

Dans Libération juin 2007

Pour un projet universitaire partagé

Ces  derniers mois, figurait dans   les programmes électoraux de tous les candidats, la nécessité d’augmenter très nettement les financements publics de l’enseignement supérieur et de la recherche.  En écho, en quelque sorte, aux vigoureuses interventions de la communauté scientifique (pétition SLR,  manifestations puissantes de 2005…) ces objectifs  budgétaires étaient censés donner confiance, efficacité et moyens pour que notre société se  confronte   aux défis scientifiques du XXI ème siècle, et réponde aux exigences que la jeunesse a portées avec force au moment du CPE.

Oui, il y a des attentes légitimes ! Notre pays ne peut se satisfaire  de diplômer seulement 30%  d’une classe d’âge au niveau licence quand tout pousse à un horizon 50%. Il ne peut aussi accepter les criantes inégalités dans l’accès  dans les filières du post-bac et la réussite dans les études supérieures. Les jeunes ont tous droit à des perspectives d’études motivantes, nourries et articulées –via la recherche- sur les connaissances et pratiques fondamentales, récentes  et professionnalisantes. Après 8 à 9 ans d’études post-bac, les jeunes docteurs passionnés de découvrir, de porter plus loin les connaissances méritent mieux que la succession erratique de contrats précaires qui brisent leurs thématiques et déstructurent leur vie personnelle.

 

Les premiers  pas du gouvernement Sarkozy-Fillon, tournent le dos à ces attentes. Aux étudiants, aux universitaires, la ministre  Valérie Pécresse, qui se présente  comme l’un des emblèmes du renouveau en politique,  a opposé la vieille méthode du troc :  pas de « collectif budgétaire » pour améliorer les conditions de la rentrée universitaire 2007, s’il n’y a pas consensus avant le 22 juin sur l’ « autonomie renforcée ». Personne ne peut croire que les urgences du supérieur et ses évolutions  se concentrent sur un Conseil d’Administration réduit dans lequel le poids des personnels élus diminuerait, avec un président renouvelable disposant d’un droit de veto sur les recrutements ! Cette  politique précipitée –aux accents plus idéologiques que pragmatiques- n’a pas le soutien de nos concitoyens comme le montre clairement une récente enquête d’opinion (BVA 1er juin).

Il est facile,  en effet, d’énoncer avec aplomb : « tous les rapports montrent qu’il faut revoir le pilotage des universités ». En vérité quels sont ceux qui tiennent la plume de ces rapports ? Ce sont toujours les mêmes qui les écrivent ou les inspirent,  sans aucun pluralisme. Ainsi l’équipe de rédaction du rapport Goulard,  publié quelques jours avant le départ du précèdent ministre, était sur ce plan d’une homogénéité remarquable. Ce texte donne les grands traits et les détails de la recomposition d’ensemble du supérieur qui semble mis en œuvre (dans la continuité)par l’actuel gouvernement.

Est ainsi projeté un éclatement du monde universitaire : une grande hiérarchisation territoriale et scientifique, un bouleversement des statuts des personnels.  En quel sens ?

 

l’implosion délibérée

 Le rapport  Attali préconise des systèmes universitaires territoriaux   censés faire converger vers une université de recherche (de « niveau international » etstructurée autour des masters)  un ensemble d’universités de proximité. Les missions seraient  liées aux besoins économiques tels que déterminés par les employeurs pour lesquels  le critère d’employabilité serait l’indicateur de performance. La qualité des cursus ne serait évaluée in fine que par l’avis des  Directeurs des Ressources Humaines   lesquels « seront sensibles au nombre et à la nature des petits boulots exercés durant les études » (nous n’inventons rien, c’est page 28). Le niveau T, introduit dans le schéma LMD, favoriserait les sorties au niveau bac +2…sans garantir de possibilité de poursuite d’études.

 

Quant à la recherche, son lien  à toutes les  formations est complètement dénaturé. Sont typées deux  « recherches ». Celle dite de niveau mondial que doivent pratiquer les encadrants dumaster 2 et dudoctorat (bac+5 et plus), celles pratiquées dans les « universités  de proximité »  qui pourraient être utiles à l’environnement économique.

Est aussi visé le changement de statut des personnels : les enseignants-chercheurs jugés non productifs et les agrégés  du supérieur ayant fait à un moment ou l’autre de la  recherche seraient mis dans un corps dit « d’enseignant universitaire » ou « d’enseignement tertiaire » (dénomination utilisée par l’OCDE dans le prolongement du primaire et du secondaire). Ils  auraient un service d’enseignement alourdi !

 

On retrouve ces idées dans les thèmes déclinés par la ministre en vue de la concertation express  sur l’ « autonomie  renforcée » organisée entre le 5 et le 21 juin. Confier aux universités propriété et gestion du patrimoine,  droit local de créer des formations nouvelles et d’en fixer les contenuspermettrait à l’Etat de se désengager de financements. Ainsi était-il écrit dans le rapport Goulard : « Les universités motivées par un objectif de gestion optimal de leur parc immobilier seront moins frileuses que l’Etat dans le recours aux formules…de partenariat public/privé ».

Quant aux formations, les universités actuellement exsangues, ne peuvent,  de fait, créer des filières que dans la concurrence  accrues entre elles et  en jouant la sélection des étudiants.

D’autres choix

Ne soyons pas dupes : il n’y a pas d’un côté, comme avancé à Orsay le 1er juin par F Fillon, LA réforme et de l’autre l’immobilisme des personnels.  A des concertations réduites (à trois semaines en juin !) il convient d’opposer détermination et unité universitaire et citoyenne sur des objectifs scientifiques et sociétaux. Les équipes et laboratoires, les départements de formations ont besoins de personnels responsabilisés, aux statuts reconnus, aux carrières conformes à leurs  qualifications et missions.

 

L’histoire des idées montre que les découvertes, l’innovation, les révolutions conceptuelles naissent du pluralisme des thématiques, des écoles de pensées, des rythmes et des modalités du travail intellectuel. Faire croire en un modèle unique de l’excellence, autorisant une hiérarchie des recherches, est une imposture. C’est bien la fonction de la puissance publique de garantir, partout, dans tous les champs de la connaissance cette vitalité. Elle est ancrée dans le pluralisme, le choc des idées, les controverses qui conjuguent les exigences propres du débat intellectuel et de la démocratie comme de la prise en compte de la diversité des demandes sociales. De telles exigences fondent la nécessité d’un statut des enseignants-chercheurs qui lie étroitement enseignement et recherche avec un service leur permettant de mener de pair ces deux activités.

Il y a bien du danger aussi  pour l’université dans  « le travailler plus pour gagner plus » du président Sarkozy qui s’appliquerait aux  salariés en postes et  réduirait considérablement les perspectives d’entrée dans la vie active des jeunes.  Or c’est bien là, légitimement pour chaque jeune adulte, l’une des motivations fortes pour investir  dans l’indispensable travail intellectuel qui est la clef de la réussite des études universitaires, laquelle doit bénéficier d’innovations et de soutiens pédagogiques  accrus.

 Dès ce mois de juin les universitaires, les étudiants peuvent conjuguer leurs forces et tout mettre en œuvre pour faire obstacle au dynamitage du service public et mettre en avant d’autres choix. L’organisation très pluraliste des assises « enseignement supérieur et recherche » co-organisées par le SNESUP  dont un premier temps fort national est prévu le 2 juillet s’inscrit dans cette résistance constructive.

 

Jean Fabbri, Maître de conférences de mathématiques à l’université de Tours

Secrétaire général du SNESUP-FSU.