Ecoles et Formations d'ingénieurs

 Élargir et diversifier les voies d'entrée et de réussite


par  Jean Fabbri (avec C. Terreau ISAT Nevers, université de Bourgogne), paru dans le mensuel du SNESUP fevrier 2012


Il existe en France plus de 220 écoles d’ingénieurs qui peuvent être de statuts différents : public, rattachées à un ministère (Éducation nationale, Industrie, Équipement, Défense, Agriculture), privé ou consulaire, dépendantes des chambres de commerce et d’industrie ou des chambres d’agriculture.


120 établissements publics sur les 160 existants sont sous la tutelle du MESR. On distingue les universités de plein exercice, les Grands Établissements, les composantes internes d’une université et les EPCA, Établissements publics à caractère administratif qui peuvent être indépendants ou conventionnés avec une université. Les statuts des établissements privés varient de l’association « loi de 1901 » en passant par la fondation jusqu’à la société anonyme.
Les écoles publiques diplôment presque 75 % des 30 000 ingénieurs diplômés par an. Parmi les 16 000 titres délivrés par des écoles dépendantes du MESR, environ 4 500 le sont par des écoles internes aux universités. À noter la part d’étudiants étrangers diplômés, 12 %, et le taux de féminisation fortement variable selon le type d’école de 11 à 65 %, avec une valeur moyenne de 27 %.


L’origine scolaire des nouveaux inscrits en formations d’ingénieurs varie selon la tutelle de l’école. Ainsi pour les écoles du MESR, 24 % des recrutements se font au niveau du bac et 41 % après une CPGE, contre 6 % de bacheliers et 65 % de préparationnaires pour les autres ministères. Les établissements privés recrutent à 41 % au niveau du bac et 29 % au niveau des CPGE. À noter la faible part de recrutement, tous statuts confondus, après des études universitaires de licence ou de master : 6 %. L’analyse plus fine de l’origine scolaire des élèves ingénieurs montre que les écoles internes ont le pourcentage le plus élevé d’inscrits venant des cycles L et M.


Au-delà de la diversité des voies d’admission, les enjeux des statuts sont multiples : l’organisation administrative et la nomination du directeur, le recrutement des personnels, la liberté pédagogique, l’attribution des dotations et la souplesse dans la gestion financière.


 Rapprocher les formations d’ingénieurs et le monde académique
À l’heure où s’impose à l’échelle mondiale une compétition grandissante entre les systèmes de formation supérieure et où l’enseignement supérieur et la recherche sont devenus un enjeu de la compétitivité d’un pays, les formations d’ingénieurs évoluent, et les liens entre grandes écoles et universités se multiplient. Sous l’impulsion politique, des partenariats aux contours très variables se mettent en place avec des rapprochements qui ont parfois du mal à trouver un contenu concret avec des objectifs et des moyens clairs ! La proximité des entreprises françaises influence le système : au niveau des formations, de la recherche et aussi du transfert. Avec plus de 2 000 thèses par an, soit environ la moitié des thèses en sciences exactes, les écoles présentent un retard en matière de formation doctorale. Mais les entreprises freinent ce développement car, habituées à des « produits bien calibrés », elles hésitent à embaucher un docteur.


Les besoins en salariés hautement qualifiés capables de contribuer à l'amélioration des processus de production, des produits... et d'inventer ceux du XXIe siècle sont importants. Les défis technologiques, environnementaux et sociaux sont innombrables. Le spectre des activités confiées à de tels ingénieurs va en s'élargissant. Il est donc très important d'élargir et de diversifier les voies d'entrée et de réussite dans les filières de formation qui conduisent aux diplômes qui reconnaissent la qualification.


La France a hérité d'une situation qui a peu d'analogues dans le monde. Alors que la fin du XIXe siècle a marqué partout ailleurs l'intégration des écoles professionnelles supérieures dans les universités, la France a opté pour une autonomie des filières techniques, confortées et sanctuarisées par la Commission du titre d'ingénieur (CTI). Celle-ci, dont la forme actuelle résulte des années 30, pèse lourdement contre toutes les tentatives contemporaines de rapprochement des formations d'ingénieurs et du monde académique. Ainsi les propositions d'habilitations de formation, les équilibres disciplinaires (programmes, volumes horaires...) de même que les « expertises » des établissements sont exclusivement du ressort de la CTI. À côté de cette instance, sont venus s’ajouter des réseaux censés porter des « chartes de qualité » : CEDEFI, CGE, Réseau GEIPI, Réseau Polytech, réseau Figure… La situation dans les formations d’ingénieurs tend à se rapprocher dangereusement des « écoles de gestion/management » privées qui achètent à prix d’or des accréditations (c’est-à-dire des labels) auprès d’organismes internationaux qui imposent de prétendus « standards mondiaux ». Dans tout cela le CNESER est hors-jeu.

 Diversifier les voies d’accès
La composition de la CTI, son mode de désignation, héritiers d'une période révolue, marquent l'emprise totale du MEDEF même si chaque confédération syndicale ouvrière a UN siège (voir l’article de F. Aubert). Tout changement dans la reconnaissance des missions des ingénieurs, dans la définition des cursus de formation passe par l'intégration des missions de la CTI dans le CNESER. Ceci doit s'accompagner d'une révision considérable des modalités de fonctionnement et de suivi des établissements généralistes ou spécialisés dans la délivrance de ces formations d'ingénieurs (voir l’article de R. Zille sur l’ENIM).
La diversification des métiers d'ingénieurs appelle la diversification des voies d'accès et des formations. Celles-ci peuvent s'inscrire dans la convergence unificatrice sans être uniformisante des filières. Ce qui se dessine autour des masters en Ingénierie peut représenter un pas dans cette direction. Mais comme dans d'autres champs disciplinaires (et notre proposition de dissoudre la CTI y contribue), il reste aussi à inventer des modalités et des instances pluralistes et démocratiques pour favoriser les échanges dynamiques entre les secteurs économiques - non réduits au seul patronat - et les secteurs de formation.